
Entre l’expertise d’Alexandra Chaillou-Weidmann, forgée à l’international, et l’engagement de Jérôme Duvillard, notamment à travers l’émission « Affaire conclue » sur France 2 et les Enchères du Cœur, les deux associés nous racontent leurs parcours et leur quotidien de commissaires-priseurs.
Alexandra et Jérôme, merci de nous recevoir chez Quai des enchères, dans cette salle remplie d’objets et de meubles anciens destinés à la vente. Pour commencer, pourriez-vous nous parler de vos parcours respectifs ?
Alexandra Chaillou-Weidmann : Après mon diplôme à l’École du Louvre, j’ai travaillé plus de dix ans comme directrice commerciale de la galerie Deletaille, spécialisée dans les arts premiers, à Bruxelles et New-York. De retour en France, j’ai choisi de revenir vers le marché des ventes aux enchères et c’est grâce à la validation des acquis que j’ai présenté l’examen de commissaire-priseur. Mon parcours à l’international m’est précieux aujourd’hui, car il m’a permis de constituer un réseau de galeristes, dont certains sont devenus des acheteurs réguliers.
Jérôme Duvillard : De mon côté, je me suis d’abord dirigé vers l’informatique puis la finance, avec toutefois quelques crochets par les salles des ventes. Après la crise économique de 2008, j’ai décidé de revenir au marteau, et j’ai créé Quai des enchères l’année suivante. Je me suis associé à Alexandra que j’avais rencontrée en 1997 lors d’un stage dans une étude de commissaires-priseurs à Saint-Germain-en-Laye.
Pourquoi ce choix d’installer votre entreprise à Mâcon ?
JD : Je suis originaire de Beaune, et après mon retour à la profession de commissaire-priseur, j’ai d’abord tenté une association à Thonon-les-Bains qui n’a pas fonctionné. Par la suite, je cherchais un lieu soit dans le sud de la France, où mes parents s’étaient installés, soit en Bourgogne où vit ma sœur. Très vite, une opportunité s’est présentée à Mâcon.
Cette salle des ventes existait-elle déjà ?
JD : Non, Quai des enchères est une création. Nous avons d’abord installé la maison des ventes sur l’avenue de Lattre, dans des anciens chais vinicoles. Comme ces locaux nécessitaient d’importants travaux pour s’adapter à nos besoins, j’ai préféré m’en séparer. Nous avons déplacé l’activité quai Lamartine, dans cet espace qui était autrefois une librairie.
La surface est-elle suffisante ?
JD : Plus nous disposons d’espace, plus nous stockons ! Quand nous avions deux salles, elles étaient toujours remplies. Un espace plus petit serait possible mais limiterait nos capacités de stockage. En revanche, avec un espace plus grand, nous serions vite dépassés par le volume des marchandises et le temps à y consacrer.
Quels sont vos premiers souvenirs dans une salle des ventes ?
ACW : Pour être honnête, je n’ai aucun souvenir particulier de mes débuts. En stage, les tâches sont souvent peu gratifiantes, comme déballer des cartons. Les vrais souvenirs, pour moi, se forment au quotidien à travers les découvertes et les recherches sur des objets que l’on nous apporte. Nous avons parfois de belles surprises qui mènent à des enchères exceptionnelles, comme par exemple le tableau de Le Pho dont j’ai assuré l’expertise et qui s’est vendu 79 000 € en juin dernier. Ces moments ponctuent notre profession et sont véritablement ce qui nous anime.
JD : Un de mes premiers souvenirs remonte à une vente aux enchères à Beaune, dans une grange à côté d’un château. C’était en novembre, il faisait froid mais la vente se déroulait plutôt bien. Tout à coup, les enchères se sont envolées de manière inattendue pour un objet particulier. Ce n’est qu’après, en suivant les négociations entre les marchands et en comprenant mieux les raisons de cet intérêt, que j’ai réalisé l’importance de la connaissance du marché. Cela m’a aussi montré combien il est gratifiant de découvrir des objets de valeur.
« C’est vrai qu’il nous arrive de jouer les Père Noël »
Êtes-vous souvent porteurs de bonnes nouvelles pour les propriétaires ?
ACW : C’est vrai qu’il nous arrive de jouer les Père Noël. Je me souviens, par exemple, d’un couple qui, il y a six ans, a trouvé une plaque en cuivre dans leur cheminée. Après expertise, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une nature morte du XVIe siècle attribuée à Georg Flegel, que nous avons vendue pour plus de 160 000 €. Plus récemment, lors du tri d’un lot, nous avons découvert des boutons du XVIIIe siècle parmi des objets anodins, comme un presse-agrume. Les acheteurs n’ont pas hésité à traverser la France et à débourser des milliers d’euros pour les acquérir.
JD : Des surprises comme celles-là, on en vit presque tous les mois. Dernièrement, un client, qui n’avait pas suivi les enchères de son objet estimé à 500 €, a eu la bonne surprise d’apprendre qu’il s’était vendu presque 20 fois ce montant. Il était ravi.
Comment expliquer un tel écart avec l’estimation ?
ACW : Les enchères peuvent s’envoler parce que le marché des objets de collection est international et en constante évolution. Parfois, certains pays, comme les États-Unis, sont en avance, avec des galeries toujours à la recherche de nouveautés pour leurs clients. Ces acheteurs sont en quête de la perle rare et peuvent rapidement faire monter les prix, surtout pour des objets prisés comme le mobilier vintage ou la céramique des années 50-60. L’intérêt pour ces objets ne cesse de croître depuis dix ans et atteint aujourd’hui son point culminant.
Les enchères sont-elles diffusées sur internet ?
ACW : Oui, la plupart des ventes sont diffusées sur Interencheres et Drouot Live, deux plateformes qui retransmettent en direct dans le monde entier. Nous pratiquons la vente « en live » depuis les débuts de Quai des enchères. Nous sommes basés à Mâcon mais, avec internet, nous vendons à Paris, aux États-Unis, au Japon. En salle, nous avons en général entre 20 et 30 personnes, mais derrière la caméra, nous atteignons souvent jusqu’à 2 000 participants. Notre record est de 7 000 personnes connectées.
Quels sont les objets qui intéressent le plus les internautes ?
JD : Comme c’est diffusé en ligne, c’est un peu comme une chaîne web. Le public varie en fonction des goûts, et cela ne correspond pas toujours aux tendances du marché. Je me souviens notamment d’une vente où figurait un vase de François Décorchemont, maître verrier du début des années 1900. Cet objet était une véritable prouesse technique et artistique. Il s’est très bien vendu et a rejoint une grande collection. Pourtant, dans la même vente, l’objet qui a attiré le plus de visites était un sac Hermès, qui s’est vendu pour plusieurs milliers d’euros.
Comment préparez-vous les ventes diffusées sur internet ?
ACW : Nous prenons beaucoup de photos et fournissons des descriptions détaillées, car il est impératif d’être précis pour éviter toute déception de la part des acheteurs. Si nous devons, par exemple, vendre une assiette, nous allons indiquer les dimensions, les inscriptions, les matériaux mais aussi les éventuels défauts comme les ébréchures. Les acheteurs qui consultent le catalogue demandent souvent des photos supplémentaires, ce que nous encourageons, car nous voulons des acheteurs satisfaits qui ne retourneront pas le lot.
JD : C’est très chronophage, nous avons dû embaucher. Nous sommes désormais neuf collaborateurs chez Quai des enchères.
Quelle part du volume de vente passe par internet ?
ACW : Je dirais 85 %.
JD : Même les acheteurs locaux préfèrent parfois suivre les enchères en ligne. On peut organiser de magnifiques salles, avec des décors soignés et des fleurs, mais les visiteurs ne se déplacent pas. Même si la vente se passe bien, c’est un peu décevant pour nous. À l’inverse, quand nous n’avons pas le temps de bien décorer, nous sommes parfois envahis. C’est difficile à prévoir. Quand on est plongés dans la préparation de la vente, il nous manque le recul pour apprécier l’impact du catalogue et anticiper l’intérêt du public.
« Le plus beau résultat reste un tableau de Mai Thu, vendu en 2021 pour 537 000 €, NOTRE RECORD. »
Pour les ventes exceptionnelles, les acheteurs se déplacent-ils ?
JD : Pas nécessairement. Nous avons vendu des tableaux fantastiques, parfois pour plusieurs centaines de milliers d’euros, à des acheteurs qui ne se sont même pas déplacés. Le plus beau résultat reste un tableau de Mai Thu, vendu en 2021 pour 537 000 €, notre record. Tout s’est fait via internet, et l’acheteur était au Vietnam. Il n’a jamais vu le tableau en personne. Pour ceux qui en ont à la maison, c’est le moment de vérifier ! (rires) Mai Thu a eu une vie à Mâcon et y a même été exposé. De nombreuses œuvres de cet artiste sont encore dans la région. Il est très recherché par des acheteurs internationaux.
Sur quoi repose cette confiance des acheteurs ?
JD : La confiance se construit avec le temps, mais aussi grâce à des liens humains réels, souvent noués dans le passé. Le marché est rempli d’incertitudes, et la confiance aide à les dissiper. Par exemple, si Alexandra recommande un objet à des galeristes avec qui elle a déjà travaillé, ils lui feront confiance sans hésiter.
ACW : La loi française renforce aussi la confiance des acheteurs étrangers. Le décret Marcus nous oblige à fournir une description très précise des objets. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être approximatifs comme un vendeur pourrait être tenté de l’être sur une plateforme telle qu’eBay.
JD : Les informations que nous fournissons nous engagent. Nous cherchons un juste équilibre : ne pas sous-valoriser l’objet pour éviter les reproches du vendeur, mais ne pas non plus exagérer pour ne pas tromper l’acheteur. C’est une garantie essentielle. En tant que commissaires-priseurs, nous sommes formés à cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que le monde entier achète en France : un Singapourien, par exemple, sait qu’il peut avoir confiance car il achète dans un État de droit.
« Certaines maisons de vente étrangères peuvent surévaluer un artiste pour lui donner un élan. »
Utilisez-vous des bases de données de ventes d’art pour estimer un objet ?
ACW : Oui, nous en utilisons plusieurs, mais elles ne sont pas infaillibles. Elles sont alimentées par nos confrères, donc si une erreur de désignation est faite, elle peut se retrouver dans la base. Ce n’est pas une vérité absolue.
JD : En plus, comme pour toutes les sources d’information, il y a un risque d’influence sur le marché. Certaines maisons de vente étrangères peuvent surévaluer un artiste pour lui donner un élan, alors qu’en France, sa cote reste basse.
En France, les acheteurs sont-ils protégés de ces manipulations ?
JD : C’est le cas. Nous sommes nombreux à exercer en tant que commissaires-priseurs, et les prix de vente sont publics. Notre base de données professionnelle agit comme un contrepoids face aux bases de données privées qui pourraient être utilisées pour manipuler le marché. Cela nous arrive souvent de voir un objet surcoté dans les bases internationales, mais sans que cela se vérifie dans les ventes en France. Nous sommes vigilants sur l’interprétation des données.
Que pensez-vous des sites internet de vente tels que Catawiki ?
JD : Ce ne sont pas de véritables enchères. Sur certains de ces sites, on peut observer dans l’historique de la vente d’un objet que des enchérisseurs ont augmenté leur offre alors qu’ils sont déjà en tête. Hormis dans des enchères solidaires comme les Enchères du Cœur, on ne voit jamais un acheteur surenchérir sur lui-même. C’est une aberration. Dans ce cas, on peut se demander si l’enchérisseur n’est pas complice du vendeur pour créer une dynamique artificielle autour d’un objet. D’ailleurs, une grande majorité des objets appartiennent à des marchands, et les prix sont souvent déconnectés du marché réel. Selon moi, ces sites profitent de la respectabilité des enchères sans en suivre les règles.
Comment vous répartissez-vous le travail pour estimer les objets ?
JD : C’est simple : moi, je vais à la pêche, et Alexandra fait tout (rires).
ACW : Nous sommes tous les deux capables d’estimer n’importe quel objet, mais Jérôme est plus souvent à l’extérieur pour les inventaires.
JD : Disons que je suis la force de projection, en déplacement, et pour garder la référence militaire, Alexandra est la base centrale, là où tout se passe.
Si j’ai un objet que je souhaite faire estimer, est-ce que je peux venir directement ou dois-je prendre rendez-vous ?
ACW : Il est préférable d’appeler, mais comme nous sommes quatre commissaires-priseurs, nous pouvons toujours répondre. En revanche, le vendredi après-midi à partir de 14h, c’est sans rendez-vous.
Une fois l’objet estimé et en cas d’accord, il reste ici ?
ACW : Oui, tout à fait, il est photographié, mis en ligne, et le client signe un mandat de vente. En moyenne, il y a un délai de deux mois entre l’estimation et le paiement du client après la vente.
Et si l’objet ne peut pas être déplacé ?
ACW : Dans ce cas, nous nous déplaçons gratuitement sur un large secteur, parfois même à l’étranger.
« Huit fois sur dix, les déplacements ne donnent rien. Mais c’est un service que nous offrons. »
JD : Nous sommes déjà allés en Belgique et en Espagne pour réaliser des estimations. Dans ce cas, l’objet est d’abord évalué sur photo mais, pour être sûr, l’examen de visu reste indispensable. Huit fois sur dix, les déplacements ne donnent rien, soit parce que l’objet n’a pas la valeur espérée, soit parce que les propriétaires ne voulaient pas vendre. Mais c’est un service que nous offrons. Nous organisons aussi des journées d’estimations gratuites dans différentes villes, parfois à l’invitation des mairies qui comprennent de mieux en mieux l’intérêt pour leurs administrés.
ACW : D’ailleurs, nous lancerons bientôt une campagne en Saône-et-Loire, notamment à Paray-le-Monial et Charolles.
« Parfois, nos estimations réconcilient des familles. »
JD : En plus d’évaluer les biens, nous offrons aussi des conseils de vente, notamment dans le cadre de successions. Cela aide parfois à apaiser les tensions familiales lorsque la valeur perçue d’un objet provoque des discordes. Parfois, nos estimations réconcilient des familles.
Les vendeurs ont-ils le réflexe de faire appel à des commissaires-priseurs ?
JD : Malheureusement, non. C’est un paradoxe que je ne m’explique pas : nos estimations sont gratuites et nous ne facturons même pas nos déplacements, mais malgré cela, les gens ne pensent pas immédiatement à nous contacter lorsqu’ils ont des biens à estimer.
ACW : Pas plus tard que ce matin, j’étais à Tournus pour une estimation. La propriétaire avait vidé sa maison et les principaux objets de valeur avaient tous été cédés, notamment six voitures de collection, qu’elle avait vendues à un voisin sans prendre la précaution de les faire évaluer par un professionnel.
JD : C’est dommage, car l’acheteur de ces voitures les revendra probablement aux enchères pour un meilleur prix. Il arrive aussi que des gens fassent appel à des brocanteurs avant de nous consulter. Je respecte tout à fait cette profession, mais il faut comprendre que l’intérêt du brocanteur est d’acheter au prix le plus bas, tandis que notre rôle, en tant que commissaires-priseurs, est de garantir une estimation juste.
Qu’est-ce qui freinent les vendeurs ?
JD : C’est difficile à dire. Le commissaire-priseur a parfois une image « juridique » qui peut effrayer. Beaucoup pensent aussi que c’est coûteux, alors que nos estimations sont gratuites, même si le propriétaire n’a pas l’intention de vendre et qu’il veut simplement évaluer son bien.
ACW : Par ailleurs, les gens pensent parfois que les meubles n’ont plus de valeur. Pourtant, une belle commode ancienne estampillée en a une, et il n’est pas rare d’en trouver !
JD : Ce matin encore, j’estimais un inventaire réalisé par un huissier de justice. Elle pensait que la table et les chaises de la maison ne valaient rien. Pourtant, il s’agissait d’une table des années 50 en chêne, qui a une véritable valeur. Les meubles des années 60 également, avec leur simplicité brute, sont souvent sous-estimés, alors qu’aux enchères, certains atteignent des prix étonnants. Beaucoup concluent trop vite, sans consulter un expert, et passent peut-être à côté d’un trésor.
« Notre rapport à l’objet est clinique, car nous en voyons beaucoup, tous les jours. »
À l’inverse, comment gérez-vous la déception lorsque votre estimation est plus basse que l’attente ?
ACW : C’est une bonne question. Parfois, des personnes arrivent avec des estimations trouvées sur internet. Avec l’expérience, on finit par développer un sixième sens et on sent arriver les difficultés dès la porte franchie, surtout quand il s’agit d’objets de famille, souvent chargés d’émotion.
JD : Notre rapport à l’objet est clinique, car nous en voyons beaucoup, tous les jours. Pour les propriétaires, c’est différent. Les objets sont des réceptacles d’émotion. Par exemple, un père peut avoir valorisé un objet toute sa vie en interdisant à quiconque d’y toucher, alors qu’en réalité, il ne vaut presque rien. Il s’est peut-être fait duper, sans jamais s’en rendre compte. Dans tous les cas, notre devoir est d’annoncer la vraie valeur, même si cela peut être délicat.
ACW : Il arrive que des gens déçus nous disent qu’ils consulteront ailleurs. Pourtant, tous les commissaires-priseurs sont formés de la même manière, et la valeur ne change pas selon l’endroit où l’on vend, que ce soit à Mâcon ou à Paris.
J’imagine que l’aspect humain est aussi important dans les ventes judiciaires ?
JD : Oui, bien sûr. Si on prend l’exemple d’un agriculteur en cessation de paiements, responsable de sa dette personnelle liée à l’achat de matériel, l’aspect humain est prépondérant. En vendant bien, nous pouvons lui permettre de rembourser une grande partie de sa dette et de reconstruire sa vie, en préservant l’avenir de ses enfants. Mais si la vente se passe mal, les conséquences peuvent être dramatiques. En tant que commissaires-priseurs, nous devons maîtriser à la fois le marché et les objets pour garantir la meilleure vente possible, tout en respectant notre devoir d’information et nos obligations légales auprès de l’acheteur.
« Même un vieux sac Hermès, très abîmé, se vend très bien. »
Revenons aux ventes volontaires. On parlait des meubles des années 50, est-ce qu’il y a d’autres objets tendance ?
ACW : Oui, le marché du luxe, notamment la maroquinerie, est en plein essor. Même un vieux sac Hermès, très abîmé, se vend très bien. Il y a dix ans, ce marché n’existait pas à ce niveau. Les montres aussi restent un secteur solide, même si les marques dominantes ont changé.
JD : C’est surtout une question de marché. Par exemple, Rolex avait volontairement réduit sa capacité de production, ce qui a fait exploser le marché de la seconde main. Mais maintenant, leur production a doublé, et le marché de l’occasion a ralenti. C’est une question d’offre et de demande.
Quels objets recommanderiez-vous à nos lecteurs de vérifier à deux fois dans leurs placards pour ne pas passer à côté d’un trésor ?
JD : Les bijoux, les montres anciennes, ou des objets des années 50 ou 60, même un pichet ou une céramique de cette époque peuvent avoir une valeur insoupçonnée. Un pied de lampe qui ne paye pas de mine pourrait être attribué à des artistes comme Jouve ou Ruelland. Il vaut mieux venir nous voir plutôt que de vendre ou de jeter sans connaître la valeur réelle de l’objet.
ACW : En effet, il ne faut pas hésiter à venir nous voir, comme cette dame qui m’a contactée pour estimer du mobilier qui s’est avéré sans grande valeur. Il se trouve que sa mère, qui avait travaillé dans la couture, avait conservé des vêtements Yves Saint-Laurent ainsi que quelques bijoux dans son grenier. Elle pensait tout jeter à cause de leur état abîmé, mais ces pièces avaient encore de la valeur. Finalement, à l’issue de la vente, elle a reçu un chèque de
5000 €. Elle aurait pu passer à côté d’une jolie somme.
« En réalité, beaucoup de gens se disent que le monsieur à la télévision ne fait pas le même métier dans la vraie vie, alors que c’est pourtant le cas. »
Jérôme, vous êtes commissaire-priseur dans l’émission « Affaire conclue » sur France 2. Les tournages vous occupent-ils beaucoup ?
JD : Pas vraiment, c’est une journée de tournage par mois, ce qui me permet d’estimer en moyenne 8 à 10 objets. En général, un seul objet est présenté par émission. Certes, ce n’est qu’une journée par mois mais, entre les inventaires et les ventes, je manque de disponibilité.
Votre notoriété a-t-elle attiré plus de visiteurs chez Quai des enchères ?
ACW : Pas tout à fait. En réalité, beaucoup de gens pensent que le monsieur à la télévision ne travaille pas vraiment ici, qu’ils ne vont pas le croiser en personne. Certains sont même surpris de le voir, en train de porter des cartons, alors que c’est son quotidien. Sa présence à l’écran n’incite pas forcément les gens à venir nous voir.
En neuf saisons, cette émission a-t-elle changé le regard sur les enchères ?
JD : Selon moi, l’émission a surtout éveillé un intérêt pour le patrimoine familial. Les gens sont devenus curieux de fouiller dans leurs greniers et de découvrir la valeur de ce qu’ils possèdent.
ACW : On peut dire que cet éveil a aussi favorisé les connexions intergénérationnelles au sein des familles. Les petits-enfants vont demander à leurs grands-parents de leur montrer des objets anciens, et c’est chouette.
Avez-vous des affinités plus prononcées avec certains acheteurs de l’émission ?
JD : Vous voulez la liste des personnes que je déteste, c’est ça ? (rires) Mes affinités se sont plutôt nouées avec les anciens, ceux qui étaient là dès la première émission, tout comme moi. Je m’entends très bien avec Caroline (Margeridon), Stéphane (Vanhandenhoven), Bernard (Dumeige) et François (Cases Bardina). Je connais un peu moins les nouveaux. On se croise rarement, c’est une véritable ruche. Il y a une soirée annuelle pour que tout le monde se parle, mais elle tombe toujours à une date où je ne peux pas être présent. Cela fait 8 ans que je la rate, souvent à cause d’une vente importante.
En tant que passionnés de beaux objets, avez-vous un attachement particulier à vos marteaux de commissaires-priseurs ?
ACW : Oui, pour ma part, j’ai un marteau fétiche créé par Jean Boggio, un artiste talentueux basé à Villié-Morgon. Il a travaillé pour de grandes maisons comme Baccarat, les Émaux de Longwy, Haviland. On l’a aidé à trier son atelier et on a organisé pour lui une vente spéciale chez Georges Blanc à Vonnas. Il nous a créé un marteau sur mesure en bronze, décoré de palmiers et de petits singes, dans son thème de prédilection : la jungle. Mais on l’utilise peu, car le marteau est devenu plutôt un symbole. Avec les ventes en ligne, le côté théâtral du coup de marteau est terminé, tout se fait sur écran.
JD : J’ai aussi un marteau auquel je tiens beaucoup, il m’a été offert par mon père lors de mon installation. Actuellement, je l’ai prêté pour un film avec Kad Merad en tournage à Chalon-sur-Saône. Normalement, un marteau, c’est personnel, un peu comme une brosse à dents, ça ne se prête pas, mais j’ai fait une exception pour cette fois. (rires)
Dans votre profession, est-il facile de déconnecter ? En vacances, arrivez-vous à regarder des objets sans immédiatement penser à leur valeur ?
JD : Pour la première fois cette année, nous n’avons pas parlé de travail pendant nos vacances, ce qui ne nous était plus arrivé depuis 20 ans ! Ça fait vraiment du bien de décrocher. (rires)
ACW : Par contre, on ne se lasse jamais d’aller voir des expositions. C’est essentiel dans notre profession de former et reformer l’œil en permanence. Aller voir des œuvres, lire, c’est un apprentissage en continu. Par exemple, cet été, nous avons vu une très belle exposition à Perpignan sur Jean Lurçat, un tapissier et céramiste des années 60, que l’on retrouve de temps en temps dans les salles des ventes.
JD : C’est vrai, d’ailleurs, à cette occasion, nous avons découvert des artistes avec lesquels Lurçat a collaboré, ce qui nous ouvre de nouvelles perspectives pour identifier des objets qui, à première vue, semblent éloignés de son travail habituel.
« Nous envisageons de créer une vente d’art pour mettre en avant les artistes régionaux. »
Quels sont les objets typiques de la région qu’on retrouve souvent en salle des ventes à Mâcon mais pas ailleurs ?
ACW : Nous avons des artistes locaux, comme Honoré Hugrel, un peintre mâconnais, qui ont une belle cote. Nous envisageons de créer une vente d’art pour mettre en avant les artistes régionaux.
JD : Environ 150 artistes ont un lien établi dans la région. Certains sont des figures majeures de l’histoire de l’art. Nous aimerions aussi remettre en valeur les meubles régionaux, comme les armoires bressanes, qui ne trouvent plus preneur aujourd’hui. Il y a 15 ans, une très belle armoire bressane se vendait 3 000 €, alors qu’aujourd’hui, à 50 €, personne n’en veut. C’est dommage.
ACW : Pour revenir aux artistes locaux, il faut saluer le travail du musée des Ursulines pour les mettre en valeur, notamment Gaston Bussière, un symboliste encore méconnu sur le marché international. Je pense qu’il pourrait valoir dix fois plus que son prix actuel. C’est un artiste de très grand talent, malheureusement un peu tombé dans l’oubli aujourd’hui.
« Les Enchères du Cœur, c’est une manière pour l’acheteur d’accéder à quelque chose d’inaccessible, tout en contribuant à une cause noble : la lutte contre le cancer pédiatrique. »
Depuis 12 ans, vous organisez chaque automne les Enchères du Cœur. Quand aura lieu la prochaine édition ?
JD : Le dimanche 24 novembre après-midi, à la Chambre de commerces et d’industrie à Mâcon. Cette vente sera aussi diffusée sur internet et tout le monde peut enchérir.
Pouvez-vous nous expliquer le principe de ces enchères solidaires ?
JD : Nous vendons des expériences uniques, des moments qui ne sont pas accessibles dans le commerce. Par exemple, avec le chef étoilé Henry Roux du restaurant La Pyramide à Vienne, vous n’achetez pas seulement un repas et une nuit dans son établissement. Vous l’accompagnez sur le marché puis vous participez à la préparation du repas que vous partagerez avec lui. Ce moment est incomparable. Avec Christian Le Squer, lui aussi chef étoilé, qui officie au George V à Paris, je me souviens qu’un acheteur avait vécu à ses côtés le « coup de feu » en cuisine lors d’un service du soir, avec une salle où se trouvaient des personnalités. Il est resté auprès du chef, pour goûter les plats avant le dressage des assiettes et l’envoi en salle. C’est une expérience qui n’a pas de prix. Nous proposons également des dégustations de vins réservés, dans des maisons qui ne proposent jamais de dégustation au grand public. Pour résumer, les Enchères du Cœur, c’est une manière pour l’acheteur d’accéder à quelque chose d’inaccessible, tout en contribuant à une cause noble : la lutte contre le cancer pédiatrique.
« Des avancées très concrètes, comme pour le traitement du cancer de la rétine. »
À quoi sont destinés ces fonds ?
JD : Les fonds récoltés vont intégralement au financement de deux chercheurs à Lyon, au Centre Léon Bérard, qui travaillent sur la seule base de données européenne centralisant les traitements et les résultats pour les cancers qui touchent les enfants. Cela permet de partager les connaissances et de gagner du temps contre la maladie en trouvant, parfois dès le diagnostic, des protocoles qui ont fonctionné ailleurs et qui peuvent être utilisés. Ce travail permet des avancées très concrètes, comme pour le traitement du cancer de la rétine, qui offre désormais de meilleures chances de survie. Ces chercheurs sont brillants et passionnés, et il est vital de leur donner les moyens de travailler.
Pourquoi est-ce important pour vous ?
JD : Parce qu’il faut bien donner un sens à sa vie, et si on peut aider à réduire les souffrances autour de nous c’est important de faire sa part. Le cancer chez les enfants est une injustice dévastatrice. Voir un enfant malade et une famille démunie face au diagnostic, c’est insupportable. Si nous pouvons contribuer, même un peu, à allumer une lumière d’espoir, c’est un immense pas. J’ai été confronté à des cas de cancer d’enfants, et cela vous marque à vie. Grâce à cette base de données centralisée que les donateurs ont contribué à créer, le médecin qui doit annoncer une mauvaise nouvelle à une famille peut parfois immédiatement proposer un protocole ayant déjà fait ses preuves ailleurs. L’espoir, dans ces moments-là, donne une force incroyable et peut tout changer.
■ Propos recueillis par Geoffroy Varlet,
Directeur de la publication.